Le corps, entre don et retrait, une dialectique du désir

Le dessin
J’aime l’économie de moyens, le caractère précaire et essentiel, irrémédiable aussi, du dessin, et en premier lieu le trait nu, la ligne, fragile ou à l’inverse tranchante.
Aussi, si j’ai d’abord travaillé à l’encre, j’ai finalement abandonné couleurs, déformations, coulures, pour, avec la pierre noire seule, tenter d’atteindre ce que le corps peut de ses forces propres, dans sa représentation la plus crue, la plus nue.
Le corps
Le corps, la simple chair et peau dans laquelle nous habitons.
Plus que viande, le corps est peau : en elle s’inscrit son histoire.
Peau façonnée du dehors et que la chair informe, ni enveloppe vide, ni frontière inerte.
Le corps, ce qu’il y a de plus universel en même temps que de plus singulier, de plus familier et intime en même temps que de toujours étranger.
Le corps de l’autre : nu et opaque, expérience de ce qui reste, même dans le plus intime, le plus nu, le plus su croit-on, inépuisable, insaisissable, inappropriable.
Le corps qui dans sa vulnérabilité et sa force est la figure oxymorique des ambivalences partagées, celle du désir, celle des sexes.
Jouant des contrastes entre un trait acéré et le velouté des surfaces, entre un dessin cru, fouillé à l’extrême et l’à peine dessiné ou le simplement absent, c’est à ce corps vivant, riche de contraires, que je veux renvoyer celui qui regarde comme pour le ramener à sa propre étrangeté.
Le corps est nu, isolé sur la surface nue de la feuille, vide d’où le corps émerge et qu’il met provisoirement en échec.
C’est un corps sans lieu ni temps, dépouillé de tout vêtement, contexte, narration, réduit à sa condition de corps, nu et regardé. Car si le corps figure seul, il est toujours déjà pris dans le regard d’un autre, un regard dont l’absence ici appelle un spectateur.
C’est un corps pris entre intériorité et extériorité, désirant et désiré, qui s’offre et se dérobe, tendu dans son abandon même.
Un corps sorti de sa belle unité. Sorti aussi des, encore, attendus en termes de représentation du féminin (Corps passif et fragile. Corps maternel, doux et plein. Corps de l’amante, offert et exclusivement objet du désir masculin) et du masculin (Corps pris dans des constructions genrées antonymes du féminin ou Corps de l’Homme, ce masculin universel).
Et s’il semble que le dessin, âpre, des pieds et des mains contredit le satiné des chairs, s’il semble que dans ce même corps cohabitent des caractéristiques a priori antagoniques, féminines et virils dit-on, jeunes et vieilles, tendres et cruelles, si là ces mains, ici cette jambe, semblent comme surgies d’un autre corps, c’est que le dessin, libre de la vision qui ordonne, rend le corps à la pluralité chaotique et dissonante que singulièrement nous sommes.
Enfin, il ne peut être question du corps dans mon travail sans qu’il y soit aussi question du mien. Mon corps est le lieu premier d’élaboration des poses, un terrain d’expérimentation dont je peux repousser les limites. Il est pour mon travail un matériau disponible et dont j’use, non dans une recherche identitaire de représentation d’un moi, l’autoportrait n’est pas le propos de mon dessin, mais comme matrice, moyen de dessiner « de l’intérieur », d’éprouver la pose dans sa justesse.
Sophie Rambert
Artistic process
The drawing
If, in other artists, I’m moved by the very matter of painting, I like the economy of means, the precarious, essential but also irreversible character of drawing and, above all, the naked stroke, the line, fragile and fluid or, on the contrary, curt and sharp.
Hence, if at first I used to work with inks, I finally gave up on colours, distortions, drips, to reach thanks to the black stone a more analytical than expressive processing, a crude nudity and maybe even a more personal writing, less characterized by the heritage of the paintings and drawings which had left their mark on me, those of Marlène Dumas, Francis Bacon and Egon Schiele particularly.
The body, a dialectics of desire
The body, the mere flesh and skin which we inhabit. More than meat, the body is skin : its story is inscribed in it.
The body, the most universal thing there is, as well as the most singular, the most familiar and intimate, yet at the same time always foreign.
The Other’s body : naked yet impenetrable, experience of what is left, even in the most intimate, the barest, the most known one may believe, inexhaustible, elusive, unseizable.
The body which, in its vulnerability and strength, is the oxymoronic figure of shared ambivalences, the one of desire, the one of the sexes.
Playing with contrasts between a sharp line and the softness of surfaces, it is to this body, alive, rich of its oppositions that I want to bring the viewer back, as if he was facing his own ambivalence.
The body is naked, isolated on the bare surface of the paper, an emptiness from which the body emerges, defeating it temporarily.
It is a body out of place and time, deprived of any clothing, context, narrative, reduced to its condition of body, naked and observed. Because if the body is depicted alone, it is nonetheless always caught in the gaze of another, whose absence here calls for a viewer.
Body caught between inwardness and exteriority, that desires and is desired, offering and concealing itself, strained in its very surrender.
To finish, there can be no question of the body in my work without mentioning my own.
My body is the first place of conception for the postures, a testing ground whose limits I can stretch. It is for my work an available material that I use, not in a quest for identity and self-representation – self-portairt not being the purpose of my work – but as a mould, a means to draw ‘from the inside’, to feel the posture in all its accuracy.
It is through my uniqueness – and not because I’m a Woman – that I understand the body, and particularly the feminine body. However this uniqueness is necessarily the one of a woman – whatever the term covers. Thus, I’m often told that my bodies are androgynous – it is only then, I believe, that they break up with the transparent and binary representations, still oddly expected, of the feminine gender (Passive and fragile body. Maternal body, sweet and full. Body of the lover, offered and exclusive object of sexual desire) and the masculine one (Body caught in gendered roles as well, or Body of the Human, that universal masculine gender).
Text translated from French by Géraldine Goron